Activité 9 - Bruxelles, ville verte… mais pas pour tout le monde
Bruxelles, capitale la plus verte d'Europe ?
Activité 9 - Bruxelles, ville verte… mais pas pour tout le monde
Comme tu l’as vu tout au long des six sections précédentes de ce cours, Bruxelles s’est notamment développée selon un axe ouest-est avec des différences sociales prononcées. Les populations aisées se sont installées sur le versant est de la Senne, en hauteur, pour bénéficier d’un environnement plus favorable, tandis que les proto-industries et les populations pauvres se sont installées à l’ouest de Bruxelles, dans la plaine inondable de la Senne. Tu as aussi vu tout au long de cette section que c’est au sud-est de Bruxelles qu’on retrouve la majeure partie des espaces verts, le plus d'îlots de fraîcheur, le plus de jardins particuliers, etc. C’est aussi dans ces quartiers que les populations aux revenus les plus aisés résident.
C’est un constat de plus en plus évoqué dans le monde : les enjeux environnementaux sont directement liés aux inégalités sociales. Cela s'observe aussi à Bruxelles, on appelle cela les inégalités environnementales.
Écoutes attentivement cette interview de Catherine Bouland, Professeure à l’ULB, pour le journal Medor, avant de lire la suite :
Les inégalités environnementales peuvent être classées en quatre types différents :
- La qualité de l’environnement immédiat
- L’empreinte écologique
- L’impact des politiques environnementales
- La capacité à agir
1. La qualité de l’environnement immédiat
La qualité environnementale n’est pas la même pour tous les Bruxellois et les Bruxelloises, elle va dépendre principalement du quartier dans lequel on vit (quels sont les matériaux utilisés dans nos logements, sur nos routes, y a-t-il des espaces verts ou des cours d’eau) ainsi que des risques environnementaux dans ce quartier (risque d’inondations, pollutions des sols, de l’air…).
Les quartiers centraux de Bruxelles et le “croissant pauvre” sont les endroits de la ville ayant un moins bon accès aux espaces verts, comme tu l’as déjà vu au début de cette section. Cela diminue leur accès à un environnement de qualité. Il faut s’éloigner du centre-ville pour trouver plus d’espaces verts, des maisons plus spacieuses, des quartiers moins denses et des ménages aux revenus plus élevés (rappelle-toi ce que tu as vu dans l’activité 8 de la Section 2). On observe ainsi que plus les quartiers sont denses avec de faibles revenus, plus les risques environnementaux sont élevés.
Souviens-toi de ces cartes que tu as déjà vues. Nous les remettons ici car elles représentent trois risques environnementaux : les îlots de chaleur ; l’exposition au bruit et le risque d’inondation. Les quartiers centraux les plus denses et les plus pauvres de Bruxelles sont également ceux qui sont les plus exposés aux risques environnementaux.
Inversement, les quartiers situés au sud-est de Bruxelles qui ont un profil socio-économique plus élevé sont ceux qui bénéficient de plus d’espaces verts (première carte) et de taux de particules fines P2,5 moins élevés (deuxième carte).
Prenons un dernier exemple. Regarde cette carte qui représente le bruit du trafic aérien à Bruxelles en 2020.

Cadastre du bruit du trafic aérien en 2020 – Indicateur Lden. Source : Bruxelles Environnement, 2021, « Cartographie du bruit du trafic aérien en Région de Bruxelles-Capitale – année 2020 », sur base de données de trafic de 2020, méthode ECAC-1997, logiciel de modélisation CadnaA.
Note : Seules les routes aériennes utilisées pour la modélisation sont représentées. Bruit : état des lieux | Citoyen - Bruxelles Environnement (Souviens-toi que l’Organisation Mondiale de la Santé recommande de ne pas dépasser le seuil de 55 décibels le jour et de 45 décibels la nuit)
Comme tu peux le voir, ce sont surtout les quartiers situés au nord de Bruxelles qui subissent le bruit du trafic aérien, puisque ce sont les quartiers les plus proches de l’aéroport. Mais les différentes routes aériennes qui survolent Bruxelles impactent également d’autres quartiers. Observe à présent cette carte qui montre les principales routes aériennes qui survolent Bruxelles.
Si les routes “Ring” et “Lima” contournent Bruxelles, la route du Canal survole quant à elle les quartiers les plus denses de la ville qui sont aussi les quartiers les plus pauvres. Les zones en rouge correspondent aux quartiers où le taux de chômage est particulièrement élevé à Bruxelles. Et comme tu le vois, il s’agit à nouveau des anciens quartiers industriels de la ville, situés à l’ouest du centre. En résumé, les quartiers les plus pauvres, qui sont particulièrement denses et présentent des taux de chômage plus élevés, sont les plus touchés par la pollution sonore engendrée par le survol des avions.
La qualité de l’environnement à Bruxelles est donc très inégale entre les différents quartiers aux niveaux socio-économiques différents. Cela impacte fortement la santé des habitants qui sont plus exposés à diverses maladies : accidents cardio-vasculaires, maladies respiratoires, allergies, cancers, perturbations du système endocrinien, maladies neuro-développementales... à court et à long terme. A l’échelle de la Belgique, l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’en 2012, 13 000 personnes sont décédées des suites d’un environnement dégradé ! Pour découvrir l’impact à Bruxelles de la pollution sur la santé de ces habitants, nous te recommandons vivement de faire un tour sur “Bruxelles malade”, un article interactif publié par le journal indépendant Medor en 2022 : https://bxl-malade.medor.coop/
2. L'empreinte écologique
Une deuxième inégalité environnementale après la qualité de l’environnement concerne cette fois l’empreinte écologique. Tu en as sûrement déjà entendu parler ; il s’agit d’une mesure qui cherche à quantifier les surfaces (terrestres et maritimes) nécessaires pour produire les ressources d’un mode de vie en tenant compte de différents paramètres. Un habitant de Bruxelles n’a pas la même empreinte écologique qu’une personne vivant dans la campagne marocaine ou colombienne par exemple ; de même qu’une personne végétarienne a un impact environnemental bien plus faible qu’une personne qui mange de la viande rouge tous les jours. Il existe différentes méthodes de calcul de l’empreinte écologique qui sont souvent incomplètes, puisqu’elles ne prennent généralement pas compte de la pollution émise dans les pays où sont fabriqués nos vêtements ou nos voitures, ainsi que les déchets générés. Mais tu peux commencer par ce test qui te donnera une première estimation de ton empreinte écologique : https://www.footprintcalculator.org/home/fr
La principale conclusion de ces enquêtes est que les grands consommateurs sont les plus grands pollueurs (qu’il s’agisse des pays développés ou des personnes plus aisées). Cette différence est notamment expliquée par le Land Take, soit la surface au sol nécessaire pour nos logements. Le Land Take d’une villa occupée par deux personnes et entourée de jardin est effectivement bien plus important que celui d’une famille logeant dans un appartement. Par ailleurs, 84 % des personnes qui habitent dans une maison unifamiliale ont une voiture, contre 47 % des personnes qui logent dans un appartement à Bruxelles. Le fait de vivre dans une villa et d’avoir une voiture est généralement lié à des revenus élevés et à la présence d’enfants dans le foyer. Enfin, les personnes ayant des revenus plus élevés sont plus propices à voyager en avion. En 2014, 50 % des personnes ayant un diplôme supérieur affirmaient avoir pris l’avion au cours des douze derniers mois, contre 10,5 % des personnes ayant un diplôme de l’école secondaire (obtenu généralement à 18 ans). Tu te souviens également que Bruxelles est le siège de nombreuses institutions européennes et internationales, ce qui entraîne inévitablement de nombreux déplacements internationaux qui se font majoritairement par avion.
Curieusement, la possibilité de réduire son empreinte carbone est souvent perçue comme un privilège réservé aux personnes plus aisées qui ont les moyens de dépenser davantage pour des alternatives écologiques (comme une voiture électrique plutôt qu'une voiture à essence, une alimentation bio plutôt que conventionnelle, etc.). Cette perception entraîne une certaine stigmatisation des personnes qui ne suivent pas ces tendances, que ce soit par contrainte financière ou par choix.
3. L'impact des politiques environnementales
De nombreuses politiques environnementales sont mises en œuvre à Bruxelles, comme la Zone de Basses Émissions qui interdit aux voitures les plus polluantes de circuler dans la ville, mais aussi les subventions pour l’isolation des logements, la fiscalité environnementale ou les éco-chèques qui encouragent l’achat de produits respectueux de l'environnement. Pourtant, toutes ces mesures ont un impact différent selon les revenus et les ressources de chacun. Prenons trois exemples : les politiques publiques en matière de mobilité, de logement et de soutien aux initiatives citoyennes pour verduriser leur environnement.
Les politiques publiques sur la mobilité visant à réduire l'impact environnemental des déplacements, englobent des mesures de soutien aux transports publics, mais également des restrictions sur les véhicules les plus polluants via la mise en place de la Zone de basses émissions (ou Low Emission Zone, LEZ, en anglais). Ces critères stricts à Bruxelles se répercutent plus sévèrement sur les ménages à faible revenu pour qui l’achat d’un véhicule récent correspondant aux normes exigées ne va pas de soi. Un autre aspect concerne les incitations à abandonner sa voiture, comme en témoigne le programme Bruxell'Air. Cette initiative offre des incitations financières pour l'utilisation des transports en commun et du vélo. Cependant, il faut se débarrasser de sa voiture pour bénéficier de cette prime. Or, les ménages bruxellois qui n’ont déjà pas les moyens de posséder une voiture ne pourront donc pas bénéficier de cette aide pour utiliser des alternatives, alors qu’ils ont des revenus plus faibles.
En ce qui concerne le logement, la majorité des fonds publics attribués au logement à Bruxelles concernent l’acquisition et la rénovation de logement (60 %) et non les investissements dans le parc locatif (40 %). Les propriétaires sont donc les premiers qui bénéficient de ces aides publiques. Pourtant, dans les communes centrales de Bruxelles, 60 à 75 % des habitants sont locataires.
Si tu veux avoir plus de détails sur les primes et le lien avec les inégalités environnementales,
nous t’invitons à jeter un œil à l’article d’Alice Romainville publié dans la revue électronique
Brussels Studies : ROMAINVILLE, Alice, 2010. À qui profitent les politiques d’aide à l’acquisition
de logements à Bruxelles ? Brussels Studies [en ligne]. 25 janvier 2010.
http://journals.openedition.org/brussels/739
Cette inégalité se remarque également dans d’autres domaines comme autour des appels à projets citoyens visant à verduriser l’espace public (Quartiers Durables Citoyens, Inspirons le Quartier…) ou la création de composts de quartiers, des projets dans lesquels les populations les plus défavorisées sont généralement peu inclues.
De manière générale, il est facile d'imaginer que les personnes les plus défavorisées, qui n'ont pas toujours accès aux informations nécessaires pour faire une demande, qui ont des horaires de travail non conventionnels, ou qui ne maîtrisent pas suffisamment les langues officielles, rencontrent plus de difficultés pour bénéficier des primes ou participer à des appels de projet pour améliorer leur quartier. Ceci nous amène au dernier aspect des inégalités environnementales : la capacité d’agir.
4. La capacité à agir
Le quatrième et dernier type d’inégalités environnementales concerne les capacités à agir. L’économiste et philosophe indien Amartya Sen a défini la notion de “capabilité” : les inégalités entre individus ne doivent pas seulement être évaluées en fonction de leurs ressources (leurs revenus par exemple), mais aussi en fonction de leur liberté à agir, leurs possibilités à changer leurs conditions. Ces “capabilités” peuvent être liées au niveau d’éducation, au droit de vote, aux libertés individuelles, aux droits civiques, etc.
Appliquées aux injustices environnementales à Bruxelles, ces capabilités peuvent concerner par exemple la capacité à demander des primes à la rénovation ou à l’énergie, à octroyer du temps à la constitution de ce type de dossiers, la capacité à interpeller des acteurs politiques en cas d’incohérences, la possibilité de se retourner contre son propriétaire en cas de litige, l’accès à l’information (et donc la maîtrise du français ou du néerlandais)... Les divers groupes sociaux sont confrontés de manière inégale à différents risques environnementaux, et leur capacité à agir et à réagir face à ces risques varie également.
Cela implique que même lorsque les politiques de logement ciblent les quartiers les plus défavorisés, les personnes qui en bénéficient ne sont généralement pas les plus pauvres. De ce fait, ces subventions ne réduisent pas les inégalités environnementales, mais les accentuent en protégeant davantage les populations aisées contre les risques environnementaux, tandis que les personnes plus précaires et locataires n'y ont pas accès.
Prenons un dernier exemple et revenons sur le bruit causé par le survol aérien de Bruxelles. Les plaintes émises sur le bruit des survols (les boules rouges) proviennent essentiellement de l’est, voire du sud-est de Bruxelles (les quartiers aux revenus les plus aisés), alors que les quartiers les plus touchés par les nuisances sonores (les zones vertes et bleues) sont plutôt localisés au nord de Bruxelles, comme le montre la carte ci-dessous. De plus, les personnes résidant à l’ouest de Bruxelles se plaignent moins des nuisances sonores liées au survol de Bruxelles, alors que la route du Canal passe juste au-dessus de leurs habitations. Les quartiers plus défavorisés pourraient également avoir des préoccupations similaires, mais leur voix est plus difficile à faire entendre.

Bruits de survol et réclamations reçues (2018). En vert tu vois le bruit généré par des survols le jour, en bleu le bruit généré par les survols la nuit et en rouge le nombre de plaintes par quartier concernant le bruit de survol. (source : DOBRUSZKES, Frédéric, 2018. Survol de Bruxelles : la désinformation à l'épreuve des faits, ARAU, en ligne)
Cela s’explique par le fait que les quartiers plus aisés présentent davantage de comités de défense et de réclamations, car leur population a un meilleur accès aux informations. Le survol de Bruxelles a ainsi fait l’objet de très fortes mobilisations lorsqu’un ministre bruxellois, Melchior Wathelet, a mis en place un nouveau plan de survol en 2014. Observe ci-dessous quelques affiches et supports utilisés lors de la mobilisation :
Le “plan Wathelet” (en réalité, c’était le plan du gouvernement bruxellois mais il devait être mis en place par Melchior Wathelet) a finalement été abandonné après de longs mois de tensions.
Pourtant, il y a une plus grande proportion dans les quartiers populaires de logements anciens et moins bien isolés, y compris sur le plan acoustique. Étant donné que la proportion de locataires y est plus importante, les revenus moindres et l'accès à l'information sur les aides à la rénovation plus difficile en raison de barrières linguistiques et de procédures complexes, les perspectives d'amélioration de la qualité de vie (comme l'installation d’un double vitrage ou l'isolation du toit) y sont aussi plus limitées.
Dans ce chapitre, nous avons constaté que la capacité d'action des citoyens sur leur environnement et leur pouvoir d'expression varient selon les groupes sociaux. Il est donc essentiel de travailler sur l'inclusion de tous les groupes sociaux dans la participation afin de développer des politiques publiques plus justes.
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